La loi d’orientation agricole, promulguée le 25 mars dernier, prévoit une augmentation de 30 % des effectifs dans l’enseignement agricole afin de garantir le renouvellement des générations mais aussi d’accompagner la transformation nécessaire de nos systèmes de production et de doter les territoires de compétences adaptées aux enjeux écologiques, économiques et sociaux du XXIᵉ siècle.
Mais comment prétendre atteindre un tel objectif tout en affaiblissant les équipes qui sur le terrain portent ces ambitions ?
LA SUPPRESSION INCOMPREHENSIBLE DE 2700 HEURES DE DGH EN NOUVELLE AQUITAINE
En effet l’annonce de la suppression de 4,3 postes dans l’enseignement agricole en Nouvelle Aquitaine pour la rentrée prochaine est en totale contradiction avec les ambitions affichées. Cette décision, brutale et incohérente, constitue un non-sens politique, pédagogique et social à l’heure même où le gouvernement affiche publiquement l’ambition de relancer l’enseignement agricole, de renforcer son attractivité et d’en faire un pilier de la transition agroécologique.
Cette contradiction flagrante, dans la première région agricole de France met en lumière le décalage persistant entre les discours ministériels et les actes. L’enseignement agricole néo aquitain ne peut être la variable d’ajustement budgétaire d’une politique qui prétend pourtant en faire une priorité stratégique. Supprimer 4,3 postes supplémentaires c’est implicitement :
– alourdir les charges de travail de personnels dont les conditions de travail sont déjà alarmantes comme le révèle la dernière enquête internationale TALIS, menée par l’OCDE,
– limiter les capacités d’accueil de l’Enseignement agricole,
– fragiliser des formations déjà sous tensions,
– mettre en péril des options, des spécialités, des accompagnements individualisés pourtant cruciaux pour un public de plus en plus hétérogène,
– fragiliser la capacité de l’enseignement agricole à remplir ses missions de service public.
Loin de renforcer la réussite et la qualité de formation des élèves et des étudiant·es, cette politique contribue à affaiblir leurs chances de réussite et d’accès aux métiers agricoles alors même que ceux-ci connaissent une crise d’attractivité majeure.
Cette décision de baisse de DGH qui touche lourdement notre région est d’autant plus inacceptable que nous avions déjà payé le plus lourd tribu sur le budget 2025, avec 8,5 postes à supprimer, et que la plupart des autres régions dans des situations similaires à la notre augmentent ou maintiennent leurs effectifs en personnel, puisque au plan national l’Enseignement Agricole gagne 14 équivalent temps plein (ETP).
Les personnels s’interrogent alors : pourquoi la Nouvelle-Aquitaine est-elle une des seules régions mise à contribution ? quels éléments peuvent expliquer ce choix injuste et incohérent ? avons-nous perdu autant d’élèves depuis deux ans qui justifierait une telle baisse de moyens ? avons-nous été si dispendieux dans notre enseignement au point de mériter une telle sanction ? vivons-nous si richement dans l’enseignement agricole en Nouvelle Aquitaine que nous pourrions nous passer de ces moyens ? … ou peut être simplement sommes-nous si mauvais que nous devrions rendre des postes que nous ne saurions valoriser ?
Les personnels veulent réaffirmer ici que l’enseignement agricole public joue un rôle essentiel pour l’installation des jeunes, la reconversion professionnelle et l’innovation agroécologique mais aussi dans la réussite des élèves et étudiant.es, la remédiation pour des jeunes en difficulté et l’éducation à la citoyenneté d’une jeunesse en mal de repère. Et il le fait sur tous les territoires et dans des filières qui exigent des enseignements avec des normes de qualité et de sécurité. Cela constitue sa force. Par votre politique régressive, vous en faite une faiblesse administrative.
Dans ce contexte, cette baisse de DGH est une décision inique.
BACHELOR AGRO, UN NOUVEAU DIPLÔME SANS MOYENS
Et ces suppressions interviennent de surcroît dans un contexte où doit se déployer le Bachelor Agro, nouvelle formation pensée pour répondre, selon la Ministre de l’Agriculture, aux besoins émergents des filières agricoles et agroalimentaires, renforcer les compétences en agroécologie, en innovation, en adaptation climatique et en gestion des systèmes complexes. Comment imaginer ouvrir et structurer une telle formation en limitant ses dotations à un demi poste par Bachelor et en amputant simultanément les équipes enseignantes ? Comment assurer un encadrement pédagogique sérieux, une innovation réelle et un accompagnement de qualité alors qu’on retire des moyens humains indispensables à leur mise en œuvre ?
La région Nouvelle Aquitaine portera à elle seule 3 expérimentations de Bachelor (qui entre parenthèse n’apparaissent pas dans la carte de formation qui nous est présentée aujourd’hui et pour lesquelles nous souhaitons avoir une explication), … 3 Bachelors donc là ou les autres régions obtiennent une ou deux ouvertures. Ici aussi on nous demande de faire plus avec moins.
Nous refusons de laisser croire qu’une transformation aussi ambitieuse que celle annoncée par la loi d’orientation agricole pourra s’opérer sans un investissement massif dans l’humain. Ce sont les enseignant·es, les personnels éducatifs, les agents techniques et administratifs, les personnels de santé qui font vivre les établissements. Ce sont elles et eux qui, chaque jour, éduquent, accompagnent, innovent, transmettent des savoirs et des valeurs, en exerçant plusieurs missions à la fois et en palliant déjà des manques de moyens chroniques. Leur retirer des postes, c’est mépriser leur engagement et saboter les objectifs qu’on leur demande d’atteindre.
UNE BAISSE DRASTIQUE DE MOYENS POUR LE PACTE ENSEIGNANT
Que dire de la mesure phare du « Pacte », qui devait être synonyme de revalorisation du métier d’enseignant ? Annoncée à grand renfort de communication il y a deux ans, elle se délite depuis dans la plus grande discrétion au point de se voir amputée à cette rentrée à nouveau de 40 % des heures. Une perte de moyens inacceptable.
Dès lors se pose la question : où est passé l’argent de cette réforme annoncée comme réponse à nos demandes de revalorisations ?
Nous avions contesté cette mesure et nous continuons d’exiger que ces moyens soient réinjectés sans contrepartie dans nos salaires pour les missions que nous réalisons toutes et tous.
Aujourd’hui, qu’allez-vous expliquer aux collègues piégés qui avaient pris des « briques » pour compléter leur salaire ? Allez-vous reporter ces décisions sur les équipes de direction à qui vous avez demandé depuis trois ans de promouvoir ce procédé ? Avez-vous conscience de ce que cela représent
DES MENACES SUR LES ENGAGEMENTS POUR L’APPRENTISSAGE ET LA FORMATION ADULTE
Dans le même temps l’État annonce une baisse du financement des formations pour adultes et des formations par apprentissage via notamment les régions. Qu’avez-vous prévu pour soutenir nos EPL alors qu’il est possible qu’une tempête budgétaire se prépare ? Avez-vous évalué la baisse que cela représente sur la Nouvelle-Aquitaine ? Nos établissements n’ont pas pour objectif d’être rentable mais bel et bien de répondre aux missions d’intérêt général qu’il leurs sont données.
Que ce soit pour la carte des formations et pour le soutien à nos établissements nous demandons que la DRAAF soit plus motrice de manière transparente.
Nous avons plusieurs fois demandé un plan régional pour l’enseignement agricole public afin de tracer les lignes directrices de développement cohérent des formations agricoles par les établissements publics, laïcs, avec des personnels formés et emmenés par une gouvernance rigoureuse garante de la recherche de qualité formative et d’accueil et qui ont les outils pour répondre à cette demande. Force est de constater que nous ne sommes pas écoutés, et les agent.es et les élèves de Nouvelle-Aquitaine seront les premiers touchés.
DES ATTAQUES INQUIETANTES CONTRE LA LIBERTÉ PÉDAGOGIQUE
Depuis quelques années, mais particulièrement ces derniers mois, en Nouvelle-Aquitaine, des organisations professionnelles multiplient les pressions et les menaces sur nos établissements pour tenter d’orienter les contenus d’enseignement selon leurs visions de l’agriculture et du monde rural et cela au détriment de la mission première des établissements publics qui est de former des citoyen·nes éclairé·es, capables de penser l’avenir de l’agriculture, et non pas seulement de reproduire les modèles dominants.
Dans plusieurs lycées agricoles de la région, les tentatives d’ingérences se sont multipliées. À Melle, à Meymac ou encore à Limoges des responsables syndicaux agricoles ont publiquement attaqué ces établissements remettant en cause les intervenant.es ou les thèmes abordés en classe sur des sujets pourtant inscrits dans les référentiels officiels. Les mêmes organisations s’emploient aussi à peser sur les conseils d’administration de nos EPL.
Ces attaques s’inscrivent dans une stratégie de mise au pas de l’enseignement agricole public, visant à imposer un discours uniforme niant la crise écologique et sociale que traverse l’agriculture. Elles cherchent à affaiblir un service public d’éducation qui forme pourtant les agricultrices et agriculteurs de demain, ouvert à toutes et tous, et garant de la diversité des modèles agricoles.
Nous refusons cette vision de la formation professionnelle agricole, car défendre l’enseignement agricole public, c’est défendre l’avenir de nos territoires et le droit de chaque jeune à une formation émancipatrice et indépendante des lobbies.
Nous rappelons que l’indépendance des équipes pédagogiques est la garantie d’une formation pluraliste, ouverte, et capable d’accompagner les profondes transformations que le monde agricole doit affronter. … ce que confirme d’ailleurs la synthèse de la consultation présentée ce matin par NeoLab dans le cadre du Pacte d’actions collectives pour l’enseignement agricole.
… IL EST URGENT D’AGIR ET DE CHANGER DE POLITIQUE
Lorsque les moyens ne cessent de baisser, que les contraintes s’accumulent et que la reconnaissance du travail réalisé disparaît … comment s’étonner de la démotivation croissante des équipes prises entre exigences paradoxales et l’impression de n’être ni entendus ni soutenus ? Comment s’étonner du découragement ou du mal-être au travail de plus en plus grand chez nos collègues ? Comment s’étonner de la perte d’attractivité de nos métiers de plus en plus dévalorisés ?
Madame la Directrice régionale vous aurez compris au travers de cette longue déclaration et ce cri d’alarme, notre très grande inquiétude sur l’avenir de nos établissements et de notre travail.
Nous exigeons donc l’arrêt immédiat de ces suppressions et le maintien intégral des postes en Nouvelle-Aquitaine.
Nous demandons l’ouverture d’un plan pluriannuel de recrutement et de formation des personnels de l’enseignement agricole, cohérent avec les ambitions affichées par l’État.
Nous demandons une répartition équitable des moyens entre les régions et une transparence totale sur les arbitrages budgétaires. Enfin nous réclamons une politique nationale de soutien à l’enseignement agricole public, à la hauteur des défis auxquels il doit faire face.
L’enseignement agricole mérite mieux que des annonces contradictoires. Il mérite des moyens à la hauteur de sa mission d’intérêt général : former les professionnels capables de répondre aux défis environnementaux et alimentaires, accompagner les transitions, faire vivre les territoires ruraux et soutenir l’innovation dans les filières. Il mérite une vision durable, stable, construite avec les acteurs de terrain, et non des mesures comptables déconnectées de la réalité.
